Le mot du Président

Jérôme SADDIER

Le grand débat aura permis de remettre au cœur de la vie publique les aspirations citoyennes de transformation en profondeur de la société, et sans doute plus fortement que dans n’importe quelle campagne électorale. Il s’agit d’un moteur citoyen que personne ne peut à présent ignorer : ni les responsables politiques, ni les acteurs de la société civile.

L'ESS FAIT PARTIE DE LA SOLUTION

Ce que nous avons vécu pendant ce grand débat en nous y impliquant avec nos parties prenantes ou dans les échanges avec la population nous engage aussi dans les réponses à apporter ; nous le disons depuis le début : l’économie sociale et solidaire fait partie de la solution. C’est désormais notre responsabilité que d’apporter notre part de réponses concrètes à ces aspirations. Que peuvent les entreprises et organismes de l’ESS dans toute leur diversité (associations, mutuelles, coopératives, fondations, entrepreneurs sociaux) ?

Elles peuvent tout d’abord mettre au service de la cohésion sociale leur organisation démocratique propre aux sociétés de personnes. L’envie de justice passe par là : des cadres de débat, de décision et d’action qui vont au-delà de la politique, qui s’expriment dans les territoires, et sur des sujets de vie quotidienne. Nous sommes l’un de ces cadres privilégiés, mais il nous appartient de veiller en permanence à ce que la fraternité des ronds-points, ou plus largement celle des débats, trouve à s’exprimer dans nos organisations.

Nous pouvons aussi contribuer à répondre à la volonté de préserver les solidarités qui sont menacées par le glissement progressif vers le « tout-marchand ». La colère de nos concitoyens est aussi nourrie de leur confrontation à la logique du seul profit, notamment dans l’économie, qui entraîne délocalisations et fermetures d’entreprises, pratiques managériales dépassées qui conduisent certains à des actes désespérés, accaparement du pouvoir et décisions par une minorité, comportements indécents de quelques dirigeants qui font passer leur cupidité avant l’intérêt collectif quand d’autres ne peuvent tout simplement pas vivre de leur salaire.

LIEN SOCIAL

Il faut être aveugle pour ne pas voir que la remise en cause est profonde et qu’elle appelle des transformations de notre société. L’accès aux soins et à une meilleure protection sociale est plébiscité. L’aide aux plus démunis est considérée comme une urgence vitale. La fiscalité est bien comprise comme un outil de justice sociale et d’efficacité économique. L’envie d’engagement et la promotion du modèle associatif sont manifestes.

C’est bien là que l’économie sociale et solidaire apporte des réponses utiles par ses diverses formes. Ses fondements : l’engagement collectif et la solidarité, facteurs de création de lien social. Son objectif : une production de biens ou de services déconnectée de la recherche individuelle du profit puisque la valeur créée profite à tous. Ses activités : dans tous les domaines où elle intervient (et notamment dans la santé, l’insertion, l’aide aux plus démunis, l’accès au sport et à la culture…), elle rassemble les citoyens dans une logique plus respectueuse de chacun, dans la recherche de durabilité et fondée sur le « mieux produire » ; elle est aujourd’hui en tête de la réponse à l’urgence écologique.

LES LIMITES DE LA LOI PACTE

Tout pousse à ce qu’il y ait plus d’économie sociale et solidaire, et qu’elle s’exprime dans des entreprises différentes. Les réponses des pouvoirs publics ne sauraient l’ignorer, alors que nos organismes viennent de connaître deux occasions manquées. Après un « pacte de croissance de l’ESS » bien timide et élaboré sans concertation, la loi Pacte qui vient d’être adoptée n’aura pas suffisamment permis d’engager une refonte profonde du rôle de l’entreprise dans la société ainsi que de son fonctionnement.

Le profit ne peut plus être le seul objectif des acteurs économiques. La loi Pacte en prend acte en illustrant le besoin de les responsabiliser, pour que chacun à son niveau puisse participer à la construction de l’intérêt général. Nous partageons cette conviction que les acteurs économiques, entreprises ou non, ont leur part de responsabilité en la matière, et qu’il est intéressant à ce titre qu’ils redéfinissent leur objet social. Nous partageons aussi cette ambition de vouloir construire des alliances fortes pour nous engager collectivement dans la résolution urgente des enjeux écologiques et la transformation profonde de nos structures économiques.

Nous craignons cependant que la loi Pacte soit une réponse insuffisante, et que le débat sur la « raison d’être », « l’objet social étendu » ou « l’entreprise à mission » ne permette pas d’engager les mutations nécessaires de l’entreprise. Il est pourtant nécessaire de voir l’activité économique autrement.

PARTIES PRENANTES

Les principes qui régissent nos entreprises de l’ESS (un but autre que le seul partage des bénéfices entre actionnaires, une gouvernance démocratique impliquant pleinement les parties prenantes, pour certaines une gestion désintéressée s’incarnant dans l’absence de but lucratif, et la recherche d’une utilité sociale) permettent l’engagement de toutes les parties prenantes de notre projet entrepreneurial et impliquent une responsabilité globale à l’égard de la société. Il ne s’agit donc pas seulement d’une « mission » que l’on s’assigne en plus du « business as usual ». Pas plus qu’il ne s’agit de responsabilité sociale améliorée. Et pas besoin d’un « comité des parties prenantes » extérieur à nos conseils d’administration.

Car il ne s’agit pas dans notre cas de « moraliser le capitalisme » mais bien de convaincre que la norme souhaitable pour l’économie de demain est celle que nous incarnons : une économie de transformation de la société, collective dans sa forme et au service des autres, efficace et résiliente, qui n’appartient à personne d’autre que ses bénéficiaires et/ou ses salariés, qui n’a pas besoin de se donner bonne conscience même si elle n’est pas toujours exemplaire, qui est consciente de sa performance globale et pas seulement de ses « externalités », et qui est doublement démocratique (en tant que société de personnes, et comme actrice du lien social).

Grâce à ses principes édictés par la loi du 31 juillet 2014 notre forme d’économie est ouverte à tous. Nous encourageons les entreprises qui souhaitent durablement et sincèrement s’engager pour l’intérêt général à s’appuyer sur eux pour se transformer. Nous appelons les citoyens qui veulent agir à quelque titre que ce soit à créer ou rejoindre une entreprise de l’ESS. Nous avons la conviction que notre façon d’agir est en phase avec la société tout entière, et qu’elle représente la vraie modernité.